15 juin 2008
Mon entretien avec Djamila
Djamila est une charmante et gentille demoiselle qui
travaillait dans un petit journal arabophone à Alger. Elle a écrit un
ou deux articles sur moi l’année dernière. Je l’ai croisé il y a
quelque temps dans une supérette où nous avons parlé quelques minutes.
Djamila n’était pas ce qu’on peut appeler une grande journaliste, mais
elle possédait une qualité que peu de ses confrères possèdent dans ce
pays. Elle écoutait et surtout posaient de sérieuses questions aux
personnes sur lesquelles elle écrivait. Je la sentais connectée avec le
milieu artistique. Dès nos premières discussions, Djamila m’a avoué ne
pas aimer travailler dans les pages culturelles. C’est la première
journaliste à m’avoir révélé la condition des jeunes journalistes et
leurs méthodes de travail.
Voilà en gros le contenu de notre discussion :
Moi : On ne te vois plus lors des événements culturels.
Elle : J’ai démissionné.
Moi
: Ce n’était portant pas un travail fatiguant. Vous étiez chargé
d’apporter des informations sur un ou deux événements culturels par
jour.
Elle : Les gens qui travaillent dans les pages politiques ou économiques gagnent facilement 30 000 D par mois.
Moi : Et ceux des pages culturelles ?
Elle : Ils embauchent généralement des filles de moins de 25 ans ou des jeunes garçons efféminés qu’ils sous-payent.
Moi : Que veux-tu dire par cela ?
Elle :
Ils savent que les filles ont un grand besoin d’argent à cet âge. Elles
doivent s’acheter les robes et les bijoux de leur trousseau de mariage.
Ce qui les pousse à accepter les très bas salaires. Beaucoup de filles
se contentent de travailler juste un ou deux ans. Ça leur permet de
s’acheter une ou deux parures et les somptueuses robes. Les garçons
efféminés, eux, ont beaucoup de mal à se faire embaucher ailleurs.
C’est pour ça qu’ils acceptent les très bas salaires.
Moi : Combien ils te donnait ton patron, si ce n’est pas indiscret ?
Elle :4000 dinars par mois (40 euros)
Moi : Mais c’est le SMIC divisé en trois.
Elle :
En plus, avant cela, ils m’ont fait bosser gratuitement durant six
mois. Les 4000 D sont le salaire du pré emplois. Normalement, ils
devaient m’offrir un vrai salaire après ça, mais ils m’ont dit qu’ils
n’en avaient pas les moyens. C’est leur façon de me pousser à la
démission, comme ça, ils feront le même coup à d’autres jeunes
stagiaires.
Moi : C’est malhonnête. La loi doit vous protéger contre cela.
Elle :
Tu plaisante ? C’est la loi qui a imaginé ce système. Il doit y avoir
beaucoup de patrons parmi les députés qui votent ce genre de loi. Quand
ils prennent des stagiaires, ces entreprises ont droit à des
allégements fiscaux. C’est considéré comme une aide à l’insertion des
jeunes dans le milieu du travail. Mais en réalité, c’est un système
pourri que les entreprises utilisent pour nous exploiter. Y a des
jeunes qui ont travaillé pendant dix ans que comme stagiaire ou dans
des pré emplois bidons.
Moi : Quand je pense ! C’est mêmes journaux passent leur temps à dénoncer les dérives des politiques, la corruptions...
Elle : La
plupart de ces journaux ont été crées par ou sont dépendants à des
parties politiques. D’ailleurs, on ne connaît jamais les vrais
propriétaires de tel ou tel journal ni la façon avec laquelles ils sont
financés. Bon nombre de journaux ne génèrent aucun bénéfices et
travaillent même avec pertes, mais leurs proptiétaires cachés ont d'autres
ressources...
Moi : Est-ce que je peux te poser une questions qui risque de te déplaire ?
Elle : Mets-toi à l’aise
Moi :
J’ai remarqué que lorsque tu venais à nos expositions, tu nous posait
de nombreuses questions et tu replissait deux ou trois pages, et
lorsque l’article apparaissait, il faisait moins de dix petites lignes.
Comment ça se fait ?
Elle : (rire) Tu dois
savoir qu’ils ont l’habitude de consacrer très peu d’espace aux jeunes
artistes ou écrivains peu connus, mais j’étais tout de même chargée de
ramener le maximum d’informations, au cas où…
Moi : Au cas où quoi ?
Elle :
Pour les jours où il n’y aurait pas d’informations sur les célébrités.
Et puis, nos patrons veulent en avoir pour leur argent. Un journaliste
qui revient avec peu de matière se verra vite licencier. Peu importe de
quoi tu remplis ton carnet de notes. L’essentiel est que ça fasse gros
et que ton supérieur croit que tu as travaillé, que tu mérite ton
salaire. C'est idiot car dans 98% des cas, le rédacteur en chef ne lira
jamais nos articles dans leur totalité. Il discute avec le maquettiste,
qui se charge de la mise en forme de la page (ce qu’ils appellent le
dispatching) puis le maquettiste lui dit : « Il me reste seulement tel
ou tel espace ». Alors le rédacteur en chef me demande de le raccourcir
de un ou deux tiers. Pour finir, il s’arrange pour l’amputer à son
tour, ce qui lui prendre moins de trois minutes. Des fois l'article
devient tellement méconnaissable après ces emputations qu'ils décident
de ne pas le publier.
29 mai 2008
Dans une semaine... dans un mois !

J’ai décidé de créer une catégorie pour les médias car il y a matière à écrire dessus. J'ai aussi des témoignages, qui, je l'espèrent, auront la vie plus longue qu'un article de presse. Je nomme cette catégorie médias et médiocrité, parce que jusqu’à maintenant, la seule chose que je connais des journaux de mon pays, c'est la médiocrité.
J'ai noté plusieurs phénomènes-tares liés à la presse. Je vais essayer de consacrer à chacun d’eux un petit article.
Des fois, lorsque j’expose et qu’il y a des journalistes, ils viennent et se mettent à me poser des questions et je leur réponds. Une fois qu’on termine, je leur demande de m’indiquer, à peu près quand est-ce que l’article pourrait paraître. Presque tous me répondent de la même façon : Pas avant une semaine.
Il arrive que des articles apparaissent trois ou quatre jours après le vernissage mais c’est rare. La raison est que les articles sur l’art sont considérés comme facultatifs. Dans ce pays, la page culturelle est en vérité un alibi. La presse algérienne est souvent accusée d’être commerciale et trop politisée, d’ignorer les gens de culture. Alors, certains journaux consacrent parfois une page à la culture pour la forme et pour éviter ce genre de critique. Comme je l’ai déjà signalé, les articles sur les expositions et les peintres du pays sont utilisés uniquement pour le remplissage. Les journalistes les récoltent, les mettent de côté, et quand ils n’ont rien avec quoi remplir la page culturelle, ils en prennent un au hasard. L’année dernière, un article est apparu sur une de mes expositions 3 jours avant le décrochage des œuvres. Mon exposition avait duré trois semaines. Des fois, ça devient carrément grotesque. Il y a peu de temps, un journal francophone à gros tirage a publié un article sur une amie plusieurs semaines après la fin de son exposition. Nous avons beaucoup ris en découvrant, par hasard, le papier.
Tout ça fait que ces articles ne nous servent à rien. Mais ça, c’est une question que j’aborderai dans un autre article.









